Prendre contact avec
soi-même
Quelles que soient ses motivations, une personne peut prendre conscience,
à la faveur de la solitude et du silence, de ses dysfonctionnalités,
insatisfactions, frustrations, bref de ses souffrances refoulées.
L’émergence de ces souffrances se présente souvent
d’abord sous forme d’ennui, de malaises physiques ou psychiques,
qui se traduisent au niveau conscient en désir de mettre fin
à un séjour qui «n’apporte rien de positif».
Il faut alors persévérer, car c’est ainsi que l’ermitage
commence à porter ses fruits.
Les systèmes de défenses et de compensations empêchent
la conscience de soi. Ils sont faits de ses habitudes quotidiennes compulsives
et dysfonctionnelles, de ses dépendances affectives, alimentaires,
alcooliques, tabagiques, etc. et même de ses valeurs et ses croyances.
L’ermitage, qui est l’ascèse de ce qui compose les
défenses, permet d’en sortir et permet l’accès
à la conscience de son « moi réel » et douloureux.
On entre ainsi dans son intériorité. On y rencontre la
souffrance de son « moi réel » au sens où
l’entend Arthur Janov, «moi réel » que Jung
nomme «l’ombre», Freud «l’inconscient».
Le moi réel n’est pas que souffrance et ombre. Celles-ci
sont les barrières à franchir pour accéder à
l’épanouissement. Évacuer ses souffrances permet
de dynamiser ses ressources. L’ermitage crée les conditions
propices à la conscientisation et à la libération
de ses souffrances, et à la fois au déploiement de ses
potentialités (son identité, son génie propre)
suite à cette libération.
Valeurs et croyances refoulent douleurs
et carences
C’est à travers ses systèmes de défenses
qu’on voit et goûte la vie, sa vie, les autres, les choses,
le monde et qu’on finit toujours par s’en lasser et parfois
même s’en dégoûter. Nos habitudes deviennent
monotones et insipides et nos compulsions nous rendent malades physiquement
et psychologiquement. Nos valeurs et nos croyances, elles, se renforcent,
se durcissent, se cristallisent, pour nous convaincre que nous sommes
dans la bonne voie alors même que notre vie dégringole.
Nos valeurs refoulent nos douleurs, nos croyances cachent nos carences,
douleurs refoulées et carences cachées qui ne continuent
que mieux à miner notre vie.

L’ascèse des sens et de
l’esprit : bris des mécanismes de défenses
Par l’ermitage, nous expérimentons une ascèse des
sens (privation des habitudes, des compulsions) et de l’esprit
(renoncement à nos valeurs et croyances). Il ne s’agit
pas d’anéantir l’ «ego» et d’éliminer
nos désirs pour arrêter de souffrir tel que nous le proposent
les grandes mystiques traditionnelles. Il s’agit plutôt,
tel que le suggère saint Jean de la Croix, de «se débarrasser
de tout le temporel [habitudes, compulsions] et ne s’embarrasser
pas avec le spirituel [valeurs, croyances] et demeurer en souveraine
nudité et liberté d’esprit, laquelle est requise
pour la divine union». C’est pour ainsi dire le «divin»
en nous qui s’éveille à nos sens et à notre
esprit.
Au sujet de l’ascèse des sens, plutôt que de l’élimination
de l’ego et des désirs, de la «destruction des puissances
sensibles», l’ermitage, qui provoque distance et détachement
(dé-fusion), permet le développement «d’une
connaissance et d’une jouissance des créatures qui sont
le fait d’une sensibilité désormais purifiée.
Il semble qu’on doive parler d’un affinement de la sensibilité.
L’âme se découvre des subtilités, des délicatesses
dont elle ne s’était jamais avisée jusque là,
des modes nouveaux et délicats de jouir, de souffrir et d’aimer».
Il est alors loisible de dynamiser ses ressources les plus intimes,
les plus vivantes et vibrantes, les plus sensibles et «intelligentes»,
les plus espérantes et aimantes.

Photo: Marie Frechette
Mieux désirer
et mieux jouir
L’ermitage n’est pas l’élimination du désir
pour l’arrêt du souffrir, mais une quête de dépouillement
et de liberté pour que la personne «trouve son repos»
afin de mieux désirer et de mieux jouir. En effet, «celle-ci
ne convoitant rien rien ne la fatigue vers le haut [objets célestes:
valeurs et croyances], et rien ne l’opprime vers le bas [objets
terrestres : habitudes, compulsions] car elle est dans le centre de
son humilité» (Jean de la Croix), c’est-à-dire
de sa vérité («l’humilité, c’est
la vérité» -Thérèse d’Avila).
La mystique chrétienne, celle de Jean de la Croix ou de l’Imitation
de Jésus-Christ, est l’archétype de la pensée
d’Arthur Janov qui pense aussi que pour qu’advienne le moi
réel, la vérité-humilité de la personne,
celle-ci doit être privée de ses systèmes de refoulement.
Mais bien avant Janov et les mystiques, le chamane avait compris que
l’isolement en forêt ou au désert était essentiel
pour s’approfondir et se guérir.
La rencontre amoureuse : conclusion de
l’ermitage
C’est en côtoyant l’autre intimement qu’on apprend
à l’aimer, que la relation amoureuse se construit. Ermiter,
c’est se côtoyer soi-même intimement, c’est
se donner les conditions propices pour apprendre à s’aimer
soi-même, à construire le rapport amoureux avec soi-même;
c’est donc se diviniser puisque Dieu = amour. Mais l’amour
sans compréhension n’est que mièvrerie. Se comprendre,
c’est se conscientiser, c’est accéder à sa
vérité au-delà de ses faussetés (compulsions,
croyances, etc.). Et comprendre le monde, la vie, l’autre ne peut
être que la projection de la compréhension ou amour de
soi-même dans les autres, dans les objets. Pour parvenir à
cet amour-conscience, il faut que je me fréquente intimement
en me retirant dans la solitude et le silence «afin que je bannisse
de mon cœur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent et
que je ne sois emporté par le désir d’aucune chose
ou précieuse ou méprisable, mais plutôt que j’apprécie
[désire] toutes choses pour ce qu’elles sont» (Imitation
de Jésus-Christ).
Ce que la personne apprécie le plus à la fin d’un
ermitage, c’est l’affinement de sa sensibilité, la
profondeur de son intelligence et la jouissance supérieure à
ce qu’elle connaissait jusqu’alors, qu’elle découvre
ou explore dans sa relation à elle-même, à l’autre,
à la vie.

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